Sous vos doigts, un agent IA glissé dans le clavier
Une jeune pousse de Singapour glisse un agent dans le clavier du téléphone : il n'écrit plus, il agit. Le raccourci est réel ; reste à savoir ce qu'un clavier voit passer.
Vous tapez, au milieu d'une conversation, « préviens que j'aurai dix minutes de retard et propose 19 h à la place ». D'habitude, la suite est mécanique : vous quittez l'application, ouvrez un assistant, copiez sa réponse, revenez la coller, corrigez l'heure. Cette fois, rien de tout cela. Le clavier a lu la demande, rédigé le message, ajusté l'horaire et l'a envoyé, sans que votre pouce n'ait quitté l'écran de discussion.
Cette scène minuscule résume le pari d'Acti, une jeune pousse de Singapour qui a bouclé fin juin 2026 un tour de table de 5,3 millions de dollars, mené par le fonds BITKRAFT. L'idée tient en une phrase : le clavier, ce rectangle de touches que l'on rouvre des centaines de fois par jour, est l'endroit le plus évident où poser un agent capable non plus seulement d'écrire, mais d'agir.
Le clavier comme couche d'exécution
Un clavier, sur un téléphone, n'est pas une application parmi d'autres. C'est le point de passage obligé : tout ce que vous adressez au monde, un message, une recherche, un mot de passe, une adresse, transite par lui. Acti part de ce constat pour transformer cette surface en ce que ses fondateurs appellent une couche d'exécution, un endroit d'où l'on déclenche des actions sans changer de contexte.
Concrètement, l'utilisateur crée des « compétences » en décrivant, en langage ordinaire, ce qu'il veut : « traduis ce paragraphe en allemand poli », « transforme ces notes en compte rendu », « réponds à ce courriel dans mon ton habituel ». Nul besoin de coder. Avant même le lancement, les testeurs en avaient bâti plus de mille en moins de deux semaines. Disponible sur iOS et Android, l'outil s'appuie sur les modèles Gemini de Google pour comprendre et rédiger.
Derrière l'outil se cache une ambition plus large : faire du clavier une « couche de contexte » personnelle, un endroit qui connaît vos tournures, vos correspondants, vos habitudes, et s'en sert pour agir vite. C'est le mouvement qui traverse tout le secteur en cette mi-2026 : les agents quittent la fenêtre de dialogue où l'on allait les chercher pour se glisser dans les gestes du quotidien, au plus près du moment où naît l'intention.
Là où un assistant classique vous demande de venir à lui, dans son application ou son onglet, Acti fait l'inverse : il descend là où vous êtes déjà, sous vos doigts, à l'instant où vous écrivez. Le geste n'est plus « ouvrir l'IA, formuler, récupérer, replacer », mais « taper l'intention, laisser faire ».
Le raccourci et le temps qu'il rend
Ce que ce déplacement supprime, c'est une friction devenue invisible à force d'habitude : l'aller-retour. Nous passons nos journées à copier d'un côté pour coller de l'autre, à sortir d'une conversation pour interroger un modèle puis y revenir. Chaque va-et-vient ne coûte que quelques secondes, mais il y en a des dizaines par jour, et chacun brise le fil de ce que l'on faisait.
En logeant l'agent dans le clavier, Acti comprime cette chaîne en un seul geste. L'intention et son exécution se rejoignent au même endroit. Pour qui écrit beaucoup, dans plusieurs langues, avec des tâches répétitives, le gain n'est pas anecdotique : il tient moins à la vitesse brute qu'à la continuité, au fait de ne plus décrocher de sa tâche pour aller en accomplir une autre.
Prenez le voyageur qui, à l'étranger, doit répondre à un hôtelier dans une langue qu'il maîtrise mal. Hier, il jonglait entre l'appli de messagerie et un traducteur ; aujourd'hui, il écrit son intention en français et le clavier livre, dans la conversation même, une réponse polie en italien ou en japonais. Le service rendu n'est pas nouveau, mais l'endroit où il est rendu, oui : il n'y a plus de couture entre vouloir et faire.
Il y a aussi une forme de démocratisation. Décrire une compétence en français ordinaire, sans une ligne de code, met entre les mains de n'importe qui un petit automate personnel. Celui qui répond chaque jour aux mêmes questions, remplit les mêmes formulaires, reformule les mêmes courriels, peut se tailler un outil à sa mesure en une phrase. C'est l'autonomie promise : moins de dépendance à un service unique, plus de gestes délégués à une mécanique qu'on a soi-même réglée.
Un clavier qui lit tout
Reste que cette commodité s'installe à l'endroit le plus sensible du téléphone. Un clavier voit passer, par nature, absolument tout : vos messages intimes, vos identifiants, vos codes bancaires, vos recherches que personne ne devrait lire. Confier ce poste d'observation à un agent autonome, c'est lui ouvrir la fenêtre la plus large qui soit sur votre vie numérique.
Acti répond à cette objection par un principe « local d'abord » : votre contexte personnel resterait, par défaut, sur l'appareil. La promesse est sérieuse, mais elle bute sur une nuance. Comprendre et rédiger vos demandes reposent sur les modèles Gemini, qui tournent, eux, dans les serveurs de Google. Le « local d'abord » protège la mémoire de vos habitudes ; il ne signifie pas que chaque phrase soumise à l'agent reste sur le téléphone. Entre ce que le clavier garde et ce qu'il envoie pour être traité, la ligne mérite d'être lue de près.
S'ajoute la question des permissions. Sur iOS comme sur Android, un clavier tiers qui agit vraiment réclame un « accès complet », c'est-à-dire la faculté de voir ce que vous saisissez. Cet accès est le prix de la commodité, et il ne se négocie pas au détail. Enfin, il y a la dépendance : plus l'agent devient utile, plus on lui confie de gestes, et plus il devient coûteux de s'en passer, ou de découvrir un jour que la société qui le tient a changé de mains, de tarif ou de règles.
La surface la plus disputée du téléphone
Le clavier n'avait longtemps servi qu'à une chose, écrire. En faire le siège d'un agent qui agit, c'est reconnaître qu'il est devenu la porte d'entrée la plus directe vers nos intentions. Ce qui se joue là dépasse Acti et ses cinq millions : les géants qui possèdent déjà nos claviers, Google et Apple en tête, regardent le même terrain.
Le marché à conquérir n'est donc pas celui de l'assistant le plus intelligent, mais celui de l'endroit où on le rencontre. La commodité est réelle, mesurable au nombre d'allers-retours qu'on ne fait plus. Le calcul, lui, se pose à froid : accepter qu'un agent lise tout ce qu'on tape, en échange des gestes qu'il nous épargne, revient à décider ce qu'on préfère garder pour soi. Le raccourci est séduisant tant qu'on sait, précisément, ce qu'il traverse pour aller plus vite.