ElliQ, le robot qui tient compagnie aux aînés pour 30 dollars
Aux États-Unis, des États distribuent ElliQ, un robot de compagnie, à leurs aînés isolés. Il fait reculer la solitude, mais à quel prix pour le lien humain ?
À huit heures du matin, dans un appartement de l'État de New York, une petite lampe articulée s'illumine sur la table de la cuisine et propose, d'une voix posée, une promenade avant la chaleur. Sa propriétaire, veuve depuis trois ans, lui répond comme on répond à quelqu'un. L'objet s'appelle ElliQ. Il ne marche pas, ne saisit rien, ne fait pas le ménage. Sa seule fonction est de parler, et d'être là.
Conçu par la société israélienne Intuition Robotics, ElliQ se présente comme un compagnon de soin pour personnes âgées isolées. Aux États-Unis, plusieurs États le distribuent gratuitement à leurs aînés ; sur le marché, il s'abonne à partir de 30 dollars par mois. Derrière l'appareil se cache une question inconfortable : peut-on confier à une machine ce que la solitude réclame, c'est-à-dire de la présence ?
Une présence qui prend les devants
ElliQ n'attend pas qu'on l'interroge, et c'est là toute sa différence avec un assistant vocal ordinaire. Le dispositif, une tête expressive posée à côté d'un écran, prend l'initiative : il propose un jeu, rappelle un médicament, suggère d'appeler un petit-fils, glisse une anecdote. Il s'appuie sur la psychologie comportementale pour viser le bon moment et conserve en mémoire les conversations passées, de manière à relancer un sujet le lendemain.
Les chiffres d'usage surprennent. Là où un assistant classique reste muet la plupart du temps, les utilisateurs d'ElliQ engagent en moyenne vingt à trente échanges par jour, parfois beaucoup plus : dans certains foyers new-yorkais, on a relevé jusqu'à quatre-vingt-huit interactions quotidiennes, soit le double de la moyenne nationale. Près de quatre échanges sur dix relèvent de la simple compagnie, un tiers vise des objectifs de bien-être.
Le profil des usagers en dit long : environ 70 % de femmes, souvent veuves, vivant seules. ElliQ ne remplace ni le médecin ni l'aide à domicile. Il occupe un autre territoire, immense et rarement comblé, celui des heures vides entre deux visites.
Ce que la solitude coûte, ce que le robot soulage
L'argument de santé publique est sérieux. Aux États-Unis, près d'un senior sur trois vit seul, et cette proportion devrait encore grimper d'ici 2038. L'isolement n'est pas qu'un chagrin : il pèse sur le cœur, la mémoire et l'espérance de vie autant que certaines maladies chroniques. Devant une pénurie durable d'aidants, l'idée d'un compagnon disponible à toute heure, pour un coût modeste, retient l'attention des pouvoirs publics.
Les résultats avancés sont spectaculaires. Le bureau du vieillissement de l'État de New York, qui a distribué l'appareil gratuitement, fait état d'une baisse de la solitude de 95 % chez les personnes l'ayant utilisé au moins un mois. En 2025, plus de 3 500 New-Yorkais ont demandé à rejoindre le programme. L'État de Washington est allé plus loin en créant un code de remboursement Medicaid pour le robot, une première qui range officiellement la compagnie artificielle parmi les services de santé pris en charge.
Pour la personne concernée, le bénéfice tient en trois mots : rester chez soi. Un appareil qui veille à la prise des médicaments, repère un comportement inhabituel et entretient un lien quotidien peut repousser de plusieurs mois, parfois d'années, l'entrée en établissement. C'est de l'autonomie gagnée pour l'aîné, et du temps rendu aux familles qui ne peuvent être présentes en permanence.
Le calcul n'a rien d'abstrait pour les budgets publics. Une journée en maison de retraite médicalisée coûte, aux États-Unis, plusieurs centaines de dollars ; un abonnement mensuel à un robot tient dans le prix d'un seul de ces jours. On comprend l'empressement des administrations à tester l'objet, et la tentation d'en faire un substitut plutôt qu'un complément.
Le prix d'une présence qui n'en est pas une
Reste la part d'ombre. La première objection des chercheurs en éthique n'est pas technique, elle est humaine : à force de combler les heures avec une machine, on risque de raréfier encore les contacts réels. Un robot qui tient compagnie peut devenir l'alibi commode d'un entourage, voire d'une société, qui passe moins souvent. La présence simulée ne devrait jamais dispenser de la présence vraie.
Vient ensuite la question de la feinte. ElliQ dit « je », mime l'attention, affiche une empathie qu'il n'éprouve pas. Chez une personne lucide, le pacte reste clair, et chacun sait à quoi s'en tenir. Chez quelqu'un que la mémoire abandonne, la frontière se brouille, et l'attachement à une voix sans conscience soulève un vrai problème moral.
Il y a enfin les données et l'argent. Un compagnon qui écoute en continu, mémorise les habitudes et évalue l'état émotionnel de son propriétaire constitue une mine d'informations intimes, dont la protection n'a rien d'acquis. Et le modèle, 30 dollars par mois ou un remboursement public, transforme la lutte contre l'isolement en marché. Quand un État finance un robot plutôt que des visites humaines, il opère un choix de société qui mérite d'être nommé.
Ce que la table de cuisine nous dit
ElliQ ne ment pas sur ce qu'il est : un outil, plutôt habile, pour rendre les journées moins silencieuses. Les témoignages de personnes qui se sentent moins seules sont réels, et il serait cynique de les balayer au nom d'une chaleur humaine qui, pour beaucoup, n'est tout simplement plus au rendez-vous.
Mais un outil traite le symptôme, pas la cause. Si nos sociétés en viennent à confier à des lampes parlantes le soin de leurs vieux, c'est d'abord que le lien s'est défait ailleurs. Le robot posé sur la table de cuisine apaise une douleur ; il signale aussi, en creux, tout ce que nous avons cessé de faire les uns pour les autres. La vraie question n'est pas de savoir si la machine console, mais ce que nous choisirons de continuer à nous devoir.