Marcher avec une force qu'on emprunte

Un exosquelette de 2,3 kilos se sangle aux hanches et marche avec vous. Il rend une part d'autonomie, mais une force prise au moteur, le corps cesse-t-il de la produire ?

Pendant un siècle, retrouver l'usage de ses jambes a relevé de la rééducation : des semaines de couloir, des barres parallèles, une main pour soutenir le pas. En janvier 2026, au salon CES de Las Vegas, l'entreprise chinoise RoboCT a montré un autre chemin. Son exosquelette GoGo, 2,3 kilos par jambe, se sangle aux hanches en quelques secondes et marche avec celui qui le porte, dans la rue, l'escalier, le sentier. La machine ne soigne pas la marche : elle la prête.

L'idée mérite qu'on s'y arrête. Un exosquelette ne remplace aucun organe et ne répare aucune lésion ; il ajoute de la force là où le corps en manque. Pour qui peine à se relever d'une chaise, ou a renoncé depuis longtemps à la randonnée, c'est une part d'autonomie qui revient, pas à pas. Reste la question que la promesse esquive : une force qu'on emprunte reconstruit-elle l'autonomie, ou se substitue-t-elle, à bas bruit, à celle qui restait ?

Du couloir d'hôpital au sentier

RoboCT ne vient pas du loisir mais de la clinique. Ses appareils ont d'abord servi la rééducation après un AVC et l'accompagnement de la maladie de Parkinson, là où chaque pas se rééduque sous surveillance. Le GoGo prolonge ce savoir vers la vie ordinaire : quatre modes, Marche, Assis-Debout, Cadence et Balancement, une assistance que l'intelligence embarquée ajuste en temps réel au geste de chacun, et une autonomie annoncée jusqu'à 25 kilomètres. L'objet médical descend dans la rue.

À l'autre bout du marché, des marques comme Hypershell visent d'emblée le grand public. Son modèle le plus abouti délivre jusqu'à 1 000 watts de puissance, revendique une trentaine de kilomètres d'autonomie et se vend autour de 2 000 dollars. Un logiciel apprend la foulée de celui qui le porte et synchronise le moteur avec elle. Ici, pas de patient ni d'ordonnance : un randonneur qui veut monter plus haut, plus longtemps, avec moins de peine.

Entre ces deux pôles se joue un même basculement. L'exosquelette quitte le statut d'appareil prescrit, réglé et suivi, pour celui d'un objet qu'on achète et qu'on sangle seul. Le marché, estimé à plus de deux milliards de dollars à l'horizon 2030, suit cette pente, porté surtout par les modèles motorisés. La force assistée cesse d'être un soin pour devenir un produit.

Ce que rend une force prêtée

Le bénéfice, pour qui en a besoin, n'a rien d'abstrait. Une personne âgée qui redoutait l'escalier le remonte ; une marche d'un kilomètre cesse de coûter la journée entière. L'assistance ne rend pas plus rapide, elle rend possible : elle déplace la frontière entre renoncer et y aller. C'est très exactement ce que mindshot cherche dans ces machines, du temps et du confort rendus à une vie que la fatigue avait rétrécie.

Le gain tient à la finesse du réglage. Le moteur ne pousse pas en aveugle ; il lit la foulée, ajuste sa force au relief, retient un mouvement qui partirait de travers. Bien réglé, l'exosquelette se fait oublier : il ne porte pas à la place du corps, il complète l'effort que le corps ne fournit plus seul. Pour une mobilité entamée, c'est la différence entre sortir et rester enfermé.

Là est l'autonomie au sens premier : non pas une prouesse technique, mais le fait de quitter son domicile sans calculer chaque pas, sans dépendre d'un bras pour s'asseoir, sans renoncer d'avance. Vingt-cinq kilomètres d'autonomie, ce n'est pas un chiffre de fiche technique ; c'est une journée dehors qu'on n'osait plus envisager.

La jambe qu'on n'exerce plus

La contrepartie commence avec la batterie. L'assistance dure ce que dure la charge ; au-delà, le moteur s'arrête et la jambe se retrouve seule, parfois plus lasse d'avoir compté sur lui toute la journée. La machine qui donne de l'autonomie crée du même geste une laisse : il faut penser à la recharger, la sangler, l'emporter. L'indépendance gagnée se paie d'une dépendance nouvelle, plus discrète.

Plus profond, il y a le muscle. Une jambe que le moteur soulage travaille moins. En rééducation, l'assistance est un échafaudage : on la retire à mesure que la force revient, sous l'œil d'un soignant. Dans l'usage grand public, personne ne sevre personne. Le risque est connu, et il faut le nommer : l'appareil censé maintenir la mobilité peut, à bas bruit, la rendre nécessaire. Pour un déficit réel, le gain reste net ; pour une simple lassitude, la béquille pourrait affaiblir ce qu'elle prétend soutenir.

À qui appartient la marche

Vient ensuite le prix. Deux mille dollars pour un modèle abouti, c'est de l'autonomie qui s'achète, et que les plus fragiles, ceux qui en tireraient le plus, n'achèteront pas. Les volumes restent confidentiels, quelques dizaines d'unités par mois pour le haut de gamme. La promesse d'une mobilité rendue à tous croise, pour l'instant, la réalité d'un objet réservé à ceux qui peuvent se l'offrir.

Reste la donnée. Pour ajuster sa force, l'exosquelette apprend la foulée, ce qui revient à enregistrer une signature intime du corps, sa cadence, ses faiblesses, son évolution jour après jour. Qui détient cette empreinte, et pour quel usage ? Confier sa marche à une machine, c'est aussi lui confier le récit fidèle de son propre vieillissement.

L'exosquelette est l'une des rares technologies dont la promesse est littérale : il rend du mouvement, donc de la vie. Mais l'autonomie n'est pas seulement le pouvoir de se déplacer ; c'est de ne pas dépendre d'une chose pour le faire. La vraie mesure ne sera pas le nombre de kilomètres que la batterie vous offre, mais ceci, le jour où vous l'ôtez : marchez-vous encore ?