Geler les coins de Satoshi pour les sauver
Pour protéger Bitcoin de l’ordinateur quantique, des développeurs proposent de geler près d’un tiers de l’offre, dont les coins de Satoshi. Le geste qui défend la chaîne est aussi celui qu’elle jurait de ne jamais commettre.
Bitcoin a été conçu pour qu’aucune autorité ne puisse jamais déplacer une pièce contre la volonté de son détenteur. Cette promesse, « vos clés, vos coins », tient à une certitude cryptographique : sans la clé privée, rien ne bouge. L’informatique quantique vient fissurer cette certitude, et la défense que les développeurs préparent ressemble à s’y méprendre à ce que Bitcoin jurait d’abolir.
La menace porte un nom de laboratoire : « récolter maintenant, déchiffrer plus tard ». Dès qu’une adresse a émis une transaction, sa clé publique est inscrite à jamais dans le registre. Un attaquant patient peut la copier aujourd’hui et attendre la machine capable d’en déduire la clé privée. En mars 2026, des chercheurs de Google ont estimé qu’environ 1 200 qubits logiques suffiraient à casser la signature elliptique de Bitcoin ; le rapport de Project Eleven situe ce « jour Q » entre 2030 et 2033.
La défense et la trahison se confondent
Pour parer le coup, la proposition BIP-361, publiée en avril 2026 par six auteurs dont Jameson Lopp, prévoit un gel. Un calendrier en trois phases interdirait d’abord d’envoyer des fonds vers les anciennes adresses, puis, deux ans plus tard, invaliderait leurs signatures. Les pièces non migrées deviendraient inertes. Cela concerne près de 6,5 millions de bitcoins, environ un tiers de l’offre, dont le million et plus attribué à Satoshi Nakamoto.
Du point de vue du protocole, geler une pièce pour la protéger et se la faire voler par une machine quantique produisent le même résultat : le détenteur n’en a plus la maîtrise. La seule différence tient à l’intention et à une porte de sortie, une troisième phase encore à l’étude qui permettrait de prouver sa propriété par une preuve à divulgation nulle. Sauver les coins suppose donc de commencer par les saisir.
Qui décide du sort de Satoshi ?
Voilà le paradoxe que le quantique impose. L’immuabilité, vantée comme une libération du jugement humain, devient le piège : une clé publique exposée ne peut plus être cachée, et un registre qui n’oublie rien ne peut pas se corriger. Pour se défendre, Bitcoin doit faire ce qu’il s’interdisait : décider quelles pièces ont encore le droit de bouger.
Ethereum, qui a monté dès janvier 2026 une équipe dédiée, mise sur une autre voie : permettre à chaque compte de changer de clé sans toucher au registre. Bitcoin, lui, n’a pas cette souplesse, et c’est là que sa pureté se retourne contre lui. La date d’expiration tacite de « vos clés, vos coins » n’est pas une trahison de plus : c’est la preuve qu’aucune chaîne ne reste neutre quand survient ce qu’elle n’avait pas prévu.