Hériter d'un bitcoin que nul tribunal ne peut déverrouiller

Près d'un bitcoin sur cinq serait perdu à jamais, souvent à la mort de son détenteur. Être sa propre banque libère du guichet, mais ne laisse personne pour ouvrir le coffre après vous.

Quelque part entre 2,3 et 3,7 millions de bitcoins ne bougeront plus jamais. C'est environ un cinquième de tout ce qui existera un jour, que la firme d'analyse Chainalysis classe comme définitivement perdu : mots de passe oubliés, disques durs jetés à la décharge, et, de plus en plus souvent, détenteurs disparus sans avoir transmis la clé qui ouvrait leur fortune.

Ce chiffre raconte autre chose qu'une suite de maladresses individuelles. Il dit le revers d'une promesse fondatrice : avec la cryptomonnaie, on devient sa propre banque. Plus d'intermédiaire, plus de guichet, plus de mot de passe à faire réinitialiser par un conseiller. Cette liberté a une contrepartie que les premiers acheteurs, aujourd'hui quinquagénaires ou sexagénaires, découvrent à mesure qu'ils vieillissent : quand il n'y a plus de banque, il n'y a plus personne à qui s'adresser, pas même pour ceux qui resteront après vous.

Être sa propre banque, vraiment

Détenir soi-même ses clés privées, ces longues suites de caractères qui font foi de propriété, revient à supprimer tout tiers de confiance. Aucune banque ne peut geler le compte, aucun État ne peut le vider d'un trait de plume, aucune plateforme ne peut suspendre un retrait au motif d'une vérification en cours. Le détenteur décide seul, à toute heure, sans demander la permission. Pour qui a déjà vu un virement bloqué un vendredi soir ou un compte clôturé sans explication, l'attrait n'a rien d'abstrait.

Cette souveraineté a nourri une culture entière, résumée par une formule devenue mantra : « pas vos clés, pas vos coins ». L'idée tient debout. Confier ses avoirs à une plateforme, c'est s'exposer à sa faillite, comme l'ont appris à leurs dépens les clients de FTX. Garder la main, c'est s'en prémunir. Le gain n'est pas qu'idéologique, il est concret : un patrimoine que l'on déplace en quelques secondes, d'un continent à l'autre, sans autorisation ni délai d'ouverture.

Le jour où la clé meurt avec son propriétaire

Mais cette architecture, qui ne reconnaît aucune autorité supérieure, ne reconnaît pas non plus la mort. Une clé privée n'a pas de bénéficiaire désigné, pas de procédure de succession intégrée. Si personne d'autre ne la connaît, les fonds restent visibles sur la chaîne, intacts, et parfaitement inaccessibles. On peut contempler la fortune ; on ne peut pas la toucher.

Le droit a tenté de suivre. Aux États-Unis, une loi adoptée par plus de quarante-six États, le Revised Uniform Fiduciary Access to Digital Assets Act, autorise un exécuteur testamentaire à accéder aux actifs numériques d'un défunt. Mais l'autorisation juridique bute sur un mur que rien ne franchit : un tribunal peut ordonner à une plateforme d'ouvrir un compte, il ne peut pas reconstituer une clé privée perdue. La blockchain ignore les décisions de justice. Là où une banque obéit à un juge, le code, lui, ne connaît que la clé.

C'est la singularité de cet héritage : l'argent existe, les héritiers sont reconnus, et pourtant rien ne passe. Des familles savent qu'un proche détenait des cryptomonnaies, parfois en quantité, sans disposer du moindre moyen d'y accéder. La rigueur qui protège le vivant des saisies abusives se retourne, après sa mort, contre ceux qu'il aurait voulu protéger.

Des coffres qui s'ouvrent après le décès

Une industrie discrète s'est montée pour combler ce vide. Sa pièce maîtresse est la signature multiple, le multisig : un coffre dont l'ouverture exige plusieurs clés, réparties entre plusieurs détenteurs, de sorte qu'aucune perte isolée ne soit fatale.

L'entreprise américaine Casa a lancé au printemps un service d'héritage bâti sur ce principe. Le coffre repose sur trois clés, dont deux suffisent à dépenser : l'une sur le téléphone, l'une sur un boîtier matériel, la troisième conservée par Casa en secours. L'utilisateur désigne un proche, qui reçoit, chiffrée, une copie de la clé mobile, sans pouvoir ni signer ni même consulter les soldes. Pendant six mois, l'application redemande chaque mois au détenteur s'il est toujours là. S'il cesse de répondre, l'accès s'ouvre à l'héritier.

D'autres misent sur le « dead man's switch », l'interrupteur de l'homme mort emprunté au monde ferroviaire. Le principe est brutalement simple : sans signe de vie pendant trois à douze mois, un mécanisme libère automatiquement les clés chiffrées vers les bénéficiaires désignés. Pas de notaire, pas de tribunal, un programme qui attend et qui agit quand le silence se prolonge.

Le filet a son propre prix

Ces dispositifs résolvent un problème en en créant d'autres. Confier une clé de secours à une société comme Casa, c'est réintroduire l'intermédiaire que l'autoconservation prétendait abolir, avec sa pérennité incertaine et la confiance qu'il faut, de nouveau, lui accorder. On ne supprime pas le tiers de confiance, on le choisit.

L'interrupteur automatique, lui, est d'une fragilité reconnue. Un faux signal, un long voyage, une hospitalisation prolongée, et le coffre s'ouvre alors que le détenteur est bien vivant. À l'inverse, un service qui ferme, un héritier qui égare sa part de clé, un délai mal réglé, et le mécanisme censé sauver l'héritage l'engloutit pour de bon. Le filet de sécurité devient lui-même une corde tendue au-dessus du vide.

Reste la solution la plus ancienne, et sans doute la plus robuste : écrire. Consigner hors ligne où dorment les avoirs et comment y accéder, puis confier ces instructions à un proche ou à un notaire. Cela ne coûte rien et ne dépend d'aucun serveur, mais suppose de renoncer à une part du secret qui faisait, précisément, le sel de l'autoconservation.

L'héritage numérique met à nu une tension que la cryptomonnaie préfère taire. La même autonomie qui affranchit de la banque prive d'un filet que la banque, justement, tendait sans qu'on y pense : la possibilité, pour un proche, de prouver son droit et d'être entendu. Transmettre ce que l'on détient seul oblige à réinventer, un par un, les gestes que des siècles d'institutions avaient rendus automatiques. La vraie question n'est pas de savoir si l'on veut être sa propre banque, mais si l'on est prêt à en être aussi le notaire, le coffre-fort et la mémoire.