La batterie, l'autre nom de l'autonomie
En français, autonomie désigne aussi la durée d'une batterie. Le robot censé nous rendre du temps s'arrête au bout de deux heures : c'est là, non dans son cerveau, que se joue sa liberté.
En français, le même mot dit deux choses. L'autonomie d'une personne, c'est sa capacité à se passer des autres. L'autonomie d'un appareil, c'est le temps qu'il tient avant de retourner à la prise. Les deux sens se rejoignent rarement aussi bien que dans le cas du robot, cette machine que l'on nous promet capable de travailler à notre place, la nuit, sans surveillance, pour nous rendre du temps.
Or c'est précisément là que la promesse se fissure. Un robot humanoïde de dernière génération tient environ deux heures avant de devoir recharger. Sa liberté ne se mesure pas à l'intelligence de son logiciel, mais à la durée de sa batterie. Et cette durée, aujourd'hui, est courte.
Deux heures, puis la prise
Les chiffres sont sobres. Les batteries lithium-ion qui équipent les humanoïdes actuels offrent de une à quatre heures d'usage actif. Un robot qui marche, soulève, manipule, vide la sienne en deux heures ; le même, debout et immobile à effectuer une tâche fine, tient environ quatre heures. Un quart de la journée, dans le meilleur des cas.
Cette limite n'est pas un détail technique parmi d'autres. Elle est le verrou. On a appris aux robots à voir, à tenir debout, à se déplacer dans un entrepôt ; on commence à leur apprendre à saisir des objets souples. Mais une machine qui doit s'interrompre toutes les deux heures ne remplace pas un poste de travail, et ne tient pas une maison.
La raison tient à la physique, pas au logiciel. Une batterie stocke une quantité d'énergie donnée pour un poids donné, et marcher coûte cher. Aucune percée de chimie n'a changé la donne récemment : l'énergie disponible par kilo progresse lentement, par petits pas, là où la puissance de calcul, elle, a bondi. Le cerveau du robot a pris dix ans d'avance sur son corps.
Le contraste avec nos propres outils est cruel. Un ordinateur portable tient une journée de bureau, un téléphone passe la nuit branché pendant qu'on dort. Le robot, lui, est censé travailler quand nous voulons nous reposer, et c'est justement à ce moment qu'il faudrait le recharger. Son rythme d'alimentation entre en collision frontale avec la raison même de son existence.
Le robot qui change sa propre batterie
Faute de meilleure chimie, l'industrie contourne. La solution la plus parlante vient d'UBTECH, dont le Walker S2 est le premier humanoïde capable de remplacer sa propre batterie. Quand sa charge baisse, il rejoint une station, fait pivoter son torse et, à l'aide d'outils fixés au bout de ses bras, retire le pack vide pour en installer un chargé. L'opération prend moins de trois minutes.
Le tour de force tient à un double système : deux batteries de 48 volts logées dans le dos, gérées en équilibre dynamique, de sorte que la machine ne s'éteint jamais tout à fait pendant l'échange. Là où un robot ordinaire s'arrête pour se brancher des heures, celui-ci change de réservoir comme on remplace une cartouche, et repart. Boston Dynamics a annoncé pour son nouvel Atlas une batterie d'environ quatre heures, elle aussi échangeable à chaud.
La station n'est pas un accessoire : elle fait partie du robot autant que ses bras. Sans elle, le pivotement savant du torse ne sert à rien. UBTECH ne vend donc pas une machine, mais un dispositif, robot plus station plus packs, pensé pour que la chaîne ne s'interrompe jamais. C'est une autonomie d'usine, conçue pour la cadence, pas pour le salon.
Le bénéfice est réel, et c'est tout l'intérêt. Une machine qui se réalimente seule peut, enfin, tenir une journée entière sans personne. Pour une usine, cela change la nature même de l'outil : non plus un assistant qu'il faut recharger et surveiller, mais une présence continue. Le temps rendu n'est plus théorique, il se compte en heures de travail que nul humain n'a à fournir.
Une liberté qui se branche
Reste la contrepartie, et elle est de taille. Cette autonomie-là n'existe que dans un environnement bâti pour elle. Le Walker S2 ne se libère de la prise qu'en présence d'une station d'échange, de packs chargés d'avance, d'une installation électrique dimensionnée. Il est autonome à l'intérieur d'un système qui, lui, ne l'est pas. On a déplacé la dépendance, on ne l'a pas supprimée.
Dans l'atelier, le calcul tient : l'usine possède déjà le courant, l'espace, la maintenance. Mais c'est la maison qui portait la vraie promesse, celle d'un robot qui nous décharge des corvées. Et la maison n'a ni station d'échange, ni jeu de batteries de rechange, ni le tableau électrique qu'exige une recharge rapide. Le robot domestique idéal y resterait, la moitié du temps, accroché à son socle.
S'ajoute le coût caché de l'énergie. Un parc de machines qui travaillent jour et nuit consomme une électricité bien réelle, et déporte vers le réseau une part de l'effort qu'il prétend nous épargner. L'autonomie gagnée par le particulier ou l'entreprise se paie quelque part, en watts et en infrastructure, comme toute commodité finit par se payer.
Le corps rattrape le cerveau
L'histoire récente de la robotique s'est écrite autour de l'intelligence : modèles, perception, dextérité. La prochaine s'écrira autour de l'énergie. Tant qu'un robot tiendra deux heures, sa place chez nous restera celle d'un appareil que l'on branche, non d'un compagnon qui veille pendant qu'on dort.
Le mot autonomie aura alors retrouvé son unité. Le jour où la batterie d'un robot durera une journée pleine sans béquille d'infrastructure, sa liberté technique et la nôtre coïncideront enfin. En attendant, la mesure la plus honnête de ce qu'une machine peut nous rendre tient en une question simple : combien de temps avant qu'elle ne doive s'arrêter ?