NEO range la maison, un humain à distance reprend parfois les commandes

NEO, humanoïde domestique à vingt mille dollars, plie le linge et range les étagères. Mais tant qu’il apprend, un opérateur humain le pilote à distance, caméras allumées.

Dans un salon de la banlieue de San Francisco, une silhouette de trente kilos se penche sur un panier de linge, saisit une chemise et la plie avec une lenteur méthodique. Elle atteint la taille d’un adolescent, pèse moins qu’un carton de déménagement et se déplace presque sans bruit, vingt-deux décibels, moins qu’un réfrigérateur. Ce que la scène ne montre pas, c’est qu’à des kilomètres de là, un opérateur, casque de réalité virtuelle sur les yeux, tient peut-être les mains du robot à distance.

La machine s’appelle NEO. Elle est fabriquée par 1X, une entreprise d’origine norvégienne qui a ouvert les précommandes en février 2026, avec de premières livraisons chez des particuliers américains dans l’année. Le prix d’entrée : vingt mille dollars, ou quatre cent quatre-vingt-dix-neuf dollars par mois en abonnement. Pour la première fois, un humanoïde conçu pour la maison cesse d’être une vidéo de laboratoire pour devenir un objet qu’on peut commander. Reste à savoir ce qu’on achète vraiment.

Ce que NEO sait faire, et à quel prix

Dès le premier jour, NEO accomplit seul une poignée de gestes simples : ouvrir la porte à un invité, aller chercher un objet dans une autre pièce, éteindre les lumières le soir. Sur commande vocale ou d’un bouton, il se mue en aide domestique, plie le linge, range les étagères, remet de l’ordre dans une pièce. Ses mains comptent vingt-deux degrés de liberté, assez pour saisir un verre sans le briser ; son corps souple, moulé dans un treillis de polymère, encaisse les chocs sans blesser. Il pèse une trentaine de kilos, mais soulève plus de soixante-huit kilos et en porte vingt-cinq.

Le tarif place l’objet dans une catégorie encore floue. Vingt mille dollars, c’est le prix d’une petite voiture ; quatre cent quatre-vingt-dix-neuf dollars par mois, celui d’un abonnement lourd ou d’une seconde assurance. À ce niveau, NEO n’est ni un gadget ni un appareil ménager de plus. Il se présente comme un membre du foyer qu’on installe, qu’on nomme, à qui l’on parle, et qui apprend au fil des semaines les habitudes de la maison.

Les heures que les corvées dévorent

La promesse tient en une soustraction. Un adulte consacre, bon an mal an, plusieurs heures par semaine à des tâches sans plaisir ni valeur : plier, ranger, ramasser, remettre en place. Ces minutes-là ne se rattrapent pas ; elles s’empilent en fin de journée, quand l’énergie manque. Un humanoïde qui absorbe une partie de cette charge ne rend pas seulement du temps, il allège ce poids diffus qu’on nomme charge mentale, la liste des petites choses à faire qui tourne en tête.

Pour certains, l’enjeu dépasse le confort. Une personne âgée qui peine à se baisser, un adulte à mobilité réduite, un aidant épuisé : pour eux, un robot capable de rapporter un objet, de ranger, d’ouvrir une porte peut faire la différence entre rester chez soi et partir en institution. C’est là que la mécanique cesse d’être un luxe et touche à quelque chose de plus rare, la possibilité de continuer à vivre chez soi, à son rythme, sans dépendre à chaque instant d’autrui.

Encore faut-il que la promesse tienne. Et sur ce point, NEO avance une réponse qui dérange autant qu’elle rassure.

La part de l’humain caché

Car l’humanoïde ne sait pas encore faire seul tout ce qu’on lui demande. Face à une tâche inconnue, il bascule dans un second mode : un opérateur de 1X, équipé d’un casque de réalité virtuelle, prend la main à distance et guide ses gestes. Le robot exécute, et surtout il enregistre : chaque session pilotée par un humain nourrit le modèle qui, un jour, lui permettra d’agir seul. L’autonomie n’est pas livrée avec l’objet, elle se construit, séance après séance, sur le dos de ses premiers propriétaires.

1X ne s’en cache pas et présente ces deux modes comme le cœur de sa méthode : plutôt que d’attendre une intelligence parfaite avant de vendre, l’entreprise met le robot dans les foyers et le laisse apprendre sur le terrain. La logique est cohérente, mais elle inverse un rapport habituel. On croit acheter un produit fini ; on reçoit un apprenti, et l’on devient, sans toujours le mesurer, son professeur.

Des caméras dans le salon

Cet apprentissage a un prix qui ne figure sur aucune facture. Pour guider le robot, l’opérateur voit par ses yeux, deux caméras de huit mégapixels braquées sur l’intérieur du domicile. Un inconnu, aussi encadré soit-il, peut donc observer en direct le salon, la cuisine, les gens qui y vivent. À cela s’ajoute la masse de données récoltées pour entraîner le modèle, et le risque, toujours, qu’un tiers mal intentionné force l’accès.

1X répond par une série de garde-fous : les sessions sont chiffrées et ne démarrent qu’avec l’accord explicite du propriétaire ; le logiciel peut flouter les personnes présentes pour que l’opérateur ne les voie pas ; on peut interdire au robot certaines zones du logement. Les opérateurs sont sélectionnés, et un superviseur en surveille huit en temps réel. Le patron de l’entreprise, Bernt Bornich, va jusqu’à juger le procédé « plus sûr qu’une femme de ménage », dont on ignore le plus souvent ce qu’elle voit et retient.

L’argument n’est pas absurde, mais il déplace la question plutôt qu’il ne la referme. Confier son intérieur à une machine reliée à un centre d’opérateurs distants, c’est accepter qu’une part de sa vie privée transite, chiffrée mais réelle, par les serveurs d’une entreprise. Le confort gagné dans le salon se paie d’une trace ailleurs.

Acheter une machine, louer une compétence

Reste la nature même de ce qu’on acquiert. À vingt mille dollars, on possède l’objet ; mais son utilité dépend du service qui l’anime, des opérateurs qui le dépannent, des mises à jour qui étendent ses talents. La formule à quatre cent quatre-vingt-dix-neuf dollars par mois le dit sans détour : ce n’est pas une machine qu’on loue, c’est une compétence, tant qu’elle reste branchée au nuage de 1X. Débranchez le service, et il ne reste qu’une statue souple de trente kilos.

C’est la contrepartie discrète de tous ces objets qui promettent de nous libérer : l’autonomie qu’ils offrent au quotidien s’adosse à une dépendance nouvelle envers celui qui les fait fonctionner. NEO rend des heures et de la tranquillité à condition qu’on accepte, chez soi, un peu de la présence de l’entreprise qui l’a conçu.

L’humanoïde domestique n’est donc pas encore le majordome infatigable des brochures. C’est un objet inachevé, à moitié autonome et à moitié piloté, qu’on installe chez soi en pariant qu’il finira par tenir seul debout. La vraie question n’est pas de savoir s’il pliera le linge, il le fait déjà, mais à partir de quand le service qu’il rend pèsera plus lourd, dans la balance d’une vie, que ce qu’il faut lui céder en échange.