Détenir une part des royalties d'une chanson, toucher à chaque écoute
Acheter un fragment des droits d'un morceau et toucher des royalties à chaque écoute : la promesse séduit, mais Royal a fermé et Opulous liquide. Ce qui tient en 2026.
En 2021, le rappeur Nas a découpé deux de ses morceaux, « Ultra Black » et « Rare », en milliers de parts numériques. Pour quelques dizaines de dollars, un auditeur pouvait acheter un fragment des droits de streaming, puis toucher une fraction des royalties chaque fois que le titre passait sur Spotify ou YouTube. La plateforme s'appelait Royal, elle promettait de faire du fan un copropriétaire de la musique qu'il aime. Elle a levé 71 millions de dollars. Fin 2024, elle fermait.
L'idée, pourtant, ne s'est pas éteinte avec elle. Détenir une part d'une chanson, c'est détenir une part d'un revenu : tant que le titre est écouté, il verse. Pendant un siècle, ces flux ont été réservés aux maisons de disques, aux éditeurs et à quelques fonds spécialisés. La tokenisation prétend les ouvrir à n'importe qui, par tranches de quelques euros. Reste à savoir ce qui, dans cette promesse, tient debout une fois la fièvre retombée.
Une rente de droits d'auteur, ouverte par tranches
Le principe s'énonce en une phrase. Un catalogue musical produit, chaque trimestre, des royalties : streaming, radio, licences pour la publicité ou le cinéma. Découper ce catalogue en jetons revient à découper le revenu lui-même. Qui détient 0,1 % des parts touche 0,1 % des encaissements, automatiquement, sans intermédiaire à relancer ni relevé à déchiffrer.
Pour l'auditeur, c'est l'accès à une classe d'actifs longtemps verrouillée. Les royalties musicales intéressent les investisseurs parce qu'elles dépendent peu des humeurs de la Bourse : qu'un krach survienne ou non, les gens continuent d'écouter de la musique. Des fonds pesant des milliards, comme Hipgnosis, se sont bâtis sur ce constat en rachetant les catalogues de stars. La blockchain propose la même logique à l'échelle d'un billet de vingt euros.
Pour l'artiste, l'attrait est ailleurs. Vendre directement des parts à ses auditeurs, c'est encaisser tout de suite au lieu d'attendre une avance de label, et garder la main sur son œuvre. Le lien se resserre aussi : un fan qui possède un bout du morceau a une raison tangible de le faire écouter autour de lui.
Comment la part rapporte, vraiment
Tout repose sur un registre qui sait, à chaque instant, qui détient quoi. Les royalties arrivent, un contrat les répartit entre les détenteurs au prorata, et verse. C'est là que la blockchain rend service : elle transforme une comptabilité opaque, célèbre pour ses retards et ses relevés indéchiffrables, en distribution lisible et vérifiable par chacun.
Les chiffres restent modestes, mais réels. ANote Music, une plateforme luxembourgeoise lancée en 2020, fonctionne comme une Bourse de catalogues : on y achète des parts de droits existants, on perçoit des royalties trimestrielles, et l'on peut revendre sa part à un autre membre. L'entreprise revendique plus de 20 000 investisseurs, au-delà de 12 millions d'euros échangés et un million d'euros de royalties déjà reversées, pour un rendement historique moyen supérieur à 10 %.
La nuance compte : ce rendement récompense la patience, pas le pari. Une part de catalogue n'est pas une action qu'on revend à midi pour empocher une plus-value. Elle se rapproche d'une obligation adossée à des goûts musicaux, un filet de revenu régulier étalé sur des années, à condition que les titres continuent d'être écoutés.
Ce que la promesse oublie de dire
Le revers est sévère, et l'histoire récente l'a déjà écrit. Le cycle des « NFT musicaux » de 2021 et 2022 a englouti plus de 300 millions de dollars de capital-risque ; fin 2024, l'essentiel des projets vedettes avait disparu ou ne valait plus qu'une poignée de centimes. Royal a fermé. Opulous, autre plateforme phare, a liquidé son catalogue et fixé au 30 avril 2026 la date limite pour récupérer ses fonds, sa plateforme désormais éteinte.
Le premier risque est la dépendance. Votre part ne vaut que tant que la société qui tient le registre et collecte les royalties existe. Si elle ferme, le flux promis se retrouve pris dans une liquidation, et le fan se découvre créancier d'une start-up plutôt que copropriétaire d'un tube. Le second est la liquidité : revendre sa part suppose un acheteur, et les marchés secondaires de ces jetons sont minces, parfois inexistants. On peut rester coincé avec un actif qu'on ne peut ni céder ni vraiment évaluer.
Un nuage plane enfin sur le revenu lui-même. L'irruption de la musique générée par IA dans les services de streaming gonfle le nombre de titres entre lesquels se partage une enveloppe de royalties à peu près fixe. Plus il y a de morceaux, plus la part de chacun s'amincit : le flux que l'on achète aujourd'hui pourrait peser moins demain, sans qu'une ligne du contrat ne bouge.
Le catalogue a tenu, le jeton de fan a cédé
En 2026, la ligne de partage est nette. Ce qui s'est effondré, c'est le modèle spéculatif : le jeton de fan vendu sur la promesse d'une revente à la hausse, sans revenu solide derrière. Ce qui demeure, c'est la tokenisation adossée à des catalogues réels, qui versent des royalties mesurables et traitent la part pour ce qu'elle est, un droit sur un flux, pas un billet de loterie.
La leçon déborde la musique. Mettre un actif sur une blockchain ne crée pas de valeur ; cela rend lisible et divisible une valeur qui existe déjà. Là où il y a un vrai revenu, la part en donne un accès inédit. Là où il n'y a qu'une histoire, la part ne fait que la rendre plus facile à vendre, et plus facile à perdre.
L'auditeur y gagne une possibilité concrète : transformer un attachement en un filet de revenu, posséder un fragment de la culture qu'il fait vivre par ses écoutes. La vraie question n'est pas de savoir si la technologie fonctionne, elle fonctionne. C'est de savoir si le revenu survivra plus longtemps que la plateforme qui l'a promis. Le jour où l'on pourra l'affirmer, le fan sera enfin, pour de bon, un peu propriétaire de ce qu'il écoute.