Posséder un bout du réseau

Branchez une antenne, prêtez un disque, et le réseau vous paie. Le DePIN promet aux particuliers une part de l'infrastructure qu'ils louaient, payée en jeton volatil.

Pendant des décennies, l'infrastructure qui fait tourner le monde numérique a appartenu à quelques mains. Le réseau mobile, les centres de données, les serveurs de stockage : autant de murailles capitalistiques que l'on ne pouvait franchir qu'en payant un loyer mensuel à un opérateur. L'usager était locataire, jamais propriétaire. C'était l'ordre des choses, et il semblait sans alternative.

Une famille de projets blockchain propose d'inverser ce rapport. On les regroupe sous un sigle, DePIN, pour « decentralized physical infrastructure networks », réseaux d'infrastructure physique décentralisée. L'idée tient en une phrase : branchez chez vous une antenne, une caméra ou un disque dur, mettez-le au service d'un réseau commun, et ce réseau vous paie en jetons pour le matériel que vous apportez. Le locataire devient, pour une part, copropriétaire de la chose qu'il utilisait. C'est une promesse d'autonomie séduisante. Reste à savoir en quelle monnaie elle se règle.

De locataire à copropriétaire

Le secteur n'a plus rien d'anecdotique. En 2026, on recense quelque 650 projets DePIN pour une capitalisation qui se compte en dizaines de milliards de dollars, et surtout des revenus réels : près de 150 millions de dollars encaissés sur la seule chaîne en janvier, versés par de vrais clients pour du stockage, du calcul ou de la cartographie. La nouveauté n'est pas le concept, ancien, mais le fait qu'il rapporte enfin de l'argent à des gens.

L'exemple le plus parlant est Helium. Le réseau fédère plus de 900 000 bornes installées par des particuliers, qui assurent une couverture sans fil pour des capteurs et des objets connectés. Surtout, il a lancé un forfait mobile à 20 dollars par mois qui s'appuie sur ces bornes communautaires : 450 000 abonnés début 2026, contre 8 000 au lancement à la fin de 2024. D'autres réseaux louent la puissance de calcul de cartes graphiques dormantes ou l'espace de disques durs inutilisés, portés par la faim de calcul qu'a creusée l'intelligence artificielle.

Le point commun de ces réseaux est une bascule de propriété. L'antenne sur le toit n'appartient plus à l'opérateur, mais à celui qui l'a vissée. Le serveur de stockage est une machine domestique. La couche physique d'Internet, longtemps réservée aux géants, se fragmente entre des milliers de petits porteurs. Pour mindshot, c'est exactement le genre de promesse qui mérite l'examen : rendre au particulier un pouvoir qu'il avait cédé.

Ce que le réseau rend

Le bénéfice le plus tangible n'est pas le revenu, c'est le prix. Un forfait mobile à 20 dollars là où les opérateurs en demandent trois fois plus, c'est du pouvoir d'achat rendu à l'usager, mois après mois. Le mécanisme est simple : si la couverture coûte moins cher à bâtir parce que des particuliers la financent, le service se vend moins cher. L'autonomie commence ici, très prosaïquement, par une facture allégée.

Vient ensuite la promesse d'un revenu. Une borne qui tourne pendant que vous dormez, un disque qui se loue tout seul, une dashcam qui cartographie la rue à votre place : autant de matériel transformé en petite rente passive. L'idée est ancienne, mais la blockchain la rend liquide, automatique, sans contrat ni intermédiaire à relancer. Le confort tient à cette discrétion : on installe une fois, le réseau fait le reste.

Il y a enfin une résilience. Un réseau détenu par des milliers de personnes ne tombe pas si l'une d'elles débranche sa borne ; il n'a pas de siège social que l'on puisse fermer, pas d'unique salle de serveurs à inonder. Là où l'infrastructure centralisée concentre le risque, l'infrastructure répartie le dilue. C'est, en théorie, une indépendance collective vis-à-vis des opérateurs historiques.

Un revenu payé en promesse

Mais cette rente a une couleur, et c'est celle d'un jeton. Le réseau ne paie pas en euros ni en dollars : il paie dans sa propre monnaie, dont la valeur flotte au gré du marché. Et le marché, parfois, s'effondre. Hivemapper, qui rémunère des conducteurs cartographiant les rues avec une caméra de tableau de bord, en offre la démonstration brutale : son jeton, monté jusqu'à 0,376 dollar, s'échange début 2026 autour de 0,004 dollar.

Le calcul devient alors cruel. Un conducteur parcourant 1 800 kilomètres par mois gagne entre 1 500 et 4 000 jetons, soit, au cours actuel, six à seize dollars. Or la caméra qui les produit se loue 19 dollars par mois. L'opérateur paie pour travailler. La rente passive s'est muée en perte, et l'autonomie promise repose en réalité sur un pari spéculatif que l'usager ne maîtrise pas.

Le problème dépasse un projet. Beaucoup de réseaux affichent des rendements alléchants qui ne tiennent qu'à l'émission massive de nouveaux jetons, et non à de vrais clients. Retirez cette mécanique d'amorçage, et la question demeure : quelqu'un paie-t-il vraiment pour le service ? En 2026, le secteur se scinde nettement entre les réseaux qui encaissent des revenus réels, le calcul et le stockage en tête, et ceux qui ne survivent que par la promesse renouvelée d'un jeton à venir.

La décentralisation et ses nouveaux maîtres

Reste une question plus sourde : ces réseaux sont-ils aussi décentralisés qu'ils le disent ? Le matériel est bien chez les particuliers, mais le logiciel, le protocole, la trésorerie en jetons restent souvent entre les mains d'une poignée de fondateurs. Le porteur d'antenne possède sa borne ; il ne possède pas les règles du jeu, qui peuvent changer du jour au lendemain et rogner ses gains. La propriété se loge dans le métal, le pouvoir reste ailleurs.

S'ajoute la question de la fiabilité. Un réseau bâti sur du matériel domestique hérite de ses fragilités : une borne mal placée, une connexion qui saute, un opérateur qui se lasse. Pour un usage critique, cette couverture en pointillé inquiète. La promesse d'indépendance se paie d'une garantie moindre, et tout le monde n'est pas prêt à cet échange.

Le DePIN n'en reste pas moins l'une des rares applications de la blockchain dont le bénéfice se touche du doigt : une antenne réelle, un forfait moins cher, une infrastructure que des particuliers détiennent vraiment. La promesse d'autonomie n'est pas creuse ; elle est conditionnelle. Posséder un bout du réseau ne libère que si la monnaie dans laquelle on est payé tient debout, et si la propriété du métal s'accompagne d'un droit sur les règles. À ces deux conditions près, le locataire d'hier pourrait enfin cesser de l'être.