Le robot humanoïde qui entre en usine n'a pas de jambes

On lève des milliards sur une silhouette à deux jambes. Mais quand l'usine signe vraiment, elle commande des machines à roues. Le bipède est la promesse qui convainc ; la roue est le produit qui travaille.

On nous a vendu une silhouette : deux jambes, deux bras, une tête, capable d'entrer dans n'importe quel espace conçu pour l'homme. C'est sur cette promesse que les robots humanoïdes ont levé des milliards. Pourtant, quand un contrat se signe vraiment, les jambes disparaissent. L'équipementier allemand Schaeffler vient d'en commander jusqu'à deux mille à la société Humanoid : des machines à roues.

L'accord, rendu public en mai, est précis. Première phase entre décembre 2026 et juin 2027, sur deux sites allemands ; à Herzogenaurach, la tâche assignée tient en deux mots, manutention de cartons. Schaeffler fournira par ailleurs plus de la moitié des actionneurs articulaires dont Humanoid a besoin pour ses plateformes à roues. Nulle part il n'est question de marche bipède.

La jambe est un argument, la roue est un produit

Le contraste n'a rien d'anecdotique. Marcher sur deux jambes coûte cher, tombe, et devient dangereux dès qu'un humain s'approche. La roue, elle, est stable, économe, et glisse sans peine sur le béton plat d'une usine. Dès qu'il s'agit de livrer un service plutôt qu'une démonstration, l'ingénieur retire les jambes et garde le tronc, les bras, la batterie.

Pourquoi, alors, conserver le mot « humanoïde » ? Parce que la jambe ne sert pas à travailler, elle sert à convaincre. Le bipède est la promesse d'universalité, la machine qui irait partout où va un homme ; c'est lui qui passe en vidéo, qui lève les fonds, qui justifie la valorisation. La roue, elle, signe les bons de commande et fait le vrai travail, dans un silence commercial complet.

Ce que la silhouette nous fait oublier

Le risque n'est pas technique, il est cognitif. En appelant « humanoïde » une caisse roulante à bras, on importe tout l'imaginaire du corps humain (l'agilité, l'adaptation, le jugement) là où il n'y a qu'un chariot habile. Régulateurs, investisseurs et salariés raisonnent alors sur une créature qui n'arrivera pas, et négligent la machine, bien plus modeste, qui arrive vraiment.

Il y aurait une honnêteté à dissocier les deux récits. Les jambes viendront peut-être, un jour, là où le terrain l'exige (escaliers, gravats, sols meubles). En attendant, le robot qui entre en usine cette année roule, soulève des boîtes, et ne ressemble à un homme que de la ceinture aux mains. Mieux vaut juger la chose à ce qu'elle fait qu'à ce qu'elle évoque.