À Manhattan, des bras robotisés lavent les vitres à 45 étages

À Manhattan, le robot Ozmo lave les vitres d'une tour de 45 étages, raclette aux bras. Un métier qui tue confié à la machine, un opérateur qui veille encore sur le toit.

Au 1133 Avenue of the Americas, une tour de bureaux de quarante-cinq étages au cœur de Manhattan, deux bras mécaniques descendent le long de la façade, raclette en main. Ils s'appellent ensemble Ozmo, ils appartiennent à la société Skyline Robotics, et ils accomplissent un geste que des hommes faisaient jusqu'ici suspendus à une nacelle, parfois à cent cinquante mètres du trottoir. Sur le toit, un opérateur suit l'opération depuis un écran. Personne ne pend plus au bout d'une corde.

Laver les vitres d'un gratte-ciel compte parmi les métiers les plus dangereux qui soient. D'après les relevés de l'agence américaine de sécurité au travail, sur une quinzaine d'années, près de quatre-vingt-dix accidents recensés chez les laveurs de vitres ont fait soixante-deux morts, presque tous par chute. Sur la seule période 2022-2023, sept laveurs sont morts dans le pays. Confier ce travail à une machine n'est donc pas une coquetterie d'ingénieur : c'est d'abord une affaire de vies. Mais déléguer une tâche aussi visible, aussi physique, ouvre une série de questions plus feutrées sur ce que l'on gagne et ce que l'on cède en échange.

Un métier que plus personne ne veut faire

Derrière l'arrivée des robots, il y a un vide. Aux États-Unis, près des trois quarts des laveurs de vitres ont plus de quarante ans, et moins d'un sur dix a entre vingt et trente ans. La profession vieillit, recrute mal, et peine à remplacer ceux qui raccrochent le harnais pour de bon. La machine ne chasse pas seulement une main-d'œuvre : elle comble une place que de moins en moins de candidats veulent occuper.

Le gain de temps achève de convaincre les gestionnaires d'immeubles. Skyline avance qu'Ozmo nettoie jusqu'à trois fois plus vite qu'une équipe humaine. Une façade traitée en quelques jours plutôt qu'en quelques semaines, c'est moins de nacelles immobilisées, moins de rues barrées en contrebas, des vitres propres plus souvent.

Pour qui exerçait le métier, le bénéfice tient en une image : la corde reste vide. Le geste répétitif, l'exposition au vent, le vertige permanent, tout cela passe à la machine. Le confort, ici, n'est pas un luxe ; c'est l'absence de danger. C'est aussi du temps rendu, celui que l'on ne passe plus à sécuriser, à grimper, à attendre la fenêtre météo favorable.

Tenir sur le verre, lire le vent

Faire descendre un robot le long d'un mur de verre suppose qu'il sache où il se trouve. Ozmo combine un télémètre laser et une vision par ordinateur pour cartographier la façade, ses courbes, ses arêtes, ses encadrements. Des capteurs de force mesurent la pression à appliquer sur chaque vitre, et un logiciel corrige la position des bras quand une rafale vient les bousculer. Le défi n'est pas de frotter : c'est de rester précis à plusieurs dizaines d'étages dans le vent.

D'autres ont fait des paris différents sur le même problème. La société Verobotics a lancé à Dallas un robot, Ibex, qui grimpe la façade par ventouses, sans grue ni rail sur le toit : moins de dix kilos, deux pattes, cinq caméras et une quinzaine de capteurs pour se repérer seul. KITE Robotics, de son côté, mise sur un engin autonome doté de sa propre batterie et de sa réserve d'eau, affranchi de tout cordon.

Trois approches, une même idée : sortir l'humain de la paroi et confier le verre à une mécanique qui ne fatigue pas, ne tremble pas, ne regarde pas en bas.

Sur le toit, quelqu'un regarde encore

L'autonomie, pourtant, reste partielle. Aujourd'hui, Ozmo est piloté et surveillé par un opérateur installé sur le toit, écran sous les yeux. La pleine indépendance est annoncée pour plus tard, pas pour maintenant. Le robot n'a pas supprimé le travailleur : il l'a déplacé de la corde vers la console. La promesse du « sans humain » est, pour l'instant, une promesse.

Il y a aussi la question de la dépendance. Nettoyer ses fenêtres devient un service que l'on loue à un fournisseur, souvent en exclusivité sur un territoire, comme ce partenariat noué à Londres pour amener Ozmo dans la capitale britannique. L'immeuble ne possède pas le robot ; il s'abonne à un prestataire, à ses tarifs, à son calendrier, à sa disponibilité. Le harnais a disparu, le contrat l'a remplacé.

Reste le coût et la fiabilité. Une jeune entreprise qui lève une dizaine de millions de dollars pour s'étendre n'a pas encore prouvé qu'elle tient sur la durée, ni que sa machine gère toutes les façades, tous les vents, tous les recoins qu'une main humaine atteignait d'un geste. La question des emplois perdus, elle, ne s'efface pas tout à fait, même si la pénurie de candidats l'adoucit.

Ce que la machine voit en descendant

Un détail passe inaperçu et mérite qu'on s'y arrête. Pour se guider, ces robots scrutent la façade en continu : caméras, laser et capteurs balaient chaque mètre carré de verre. Or derrière ces vitres, il y a des bureaux, des salles de réunion, parfois des appartements. Un appareil qui descend lentement le long d'un immeuble en filmant tout ce qu'il croise n'est pas seulement un nettoyeur ; c'est aussi un œil mobile, dont les données remontent vers un serveur.

Rien n'indique que ces images soient exploitées au-delà du nettoyage. Mais l'outil existe, et il regarde. Confier le lavage des vitres à une machine, c'est aussi accepter qu'un regard automatisé passe régulièrement devant des fenêtres derrière lesquelles on se croyait à l'abri.

L'intuition de départ reste juste : un métier qui tue ne devrait pas continuer à tuer quand une machine peut s'y substituer. Les robots de façade épargnent des chutes, accélèrent l'entretien, comblent une pénurie réelle. La promesse tiendra vraiment le jour où l'humain quittera la zone de danger sans seulement troquer la corde contre un abonnement et un objectif de caméra braqué sur ses fenêtres.