Le robot Moxi court les couloirs, l'infirmière garde le chevet
Près de cent robots Moxi sillonnent les couloirs d'hôpitaux américains et ont rendu 575 000 heures aux infirmières. Reste à savoir à quoi servent ces minutes regagnées.
Il est trois heures du matin dans un hôpital du Texas. Une infirmière a besoin d'une poche de soluté rangée deux étages plus bas. Hier encore, elle quittait le chevet, prenait l'ascenseur, patientait, remontait : un quart d'heure envolé pendant qu'un patient restait seul. Ce soir, elle saisit la demande sur un écran et retourne à son service. Quelques minutes plus tard, une machine d'un mètre cinquante s'arrête devant la chambre, ouvre un tiroir et présente la poche. Elle s'appelle Moxi.
Derrière ce robot, la société texane Diligent Robotics. Sa flotte, près de cent unités déployées dans plus de vingt-cinq hôpitaux américains, vient de dépasser 1,25 million de livraisons autonomes. Le chiffre que l'entreprise préfère pourtant mettre en avant n'est pas celui des trajets, mais celui des heures : plus de 575 000, rendues à des soignants qui les passaient à transporter des fioles au lieu de veiller sur des malades.
Un coursier, pas un soignant
Moxi ne pose aucun geste de soin, et il revendique ce rôle modeste. C'est un coursier autonome, dont la journée tient en quelques verbes : porter, chercher, livrer. Concrètement, il prend en charge les courses qui dévorent les jambes des équipes :
- acheminer les échantillons vers le laboratoire et en rapporter les résultats ;
- retirer des médicaments à la pharmacie centrale et les déposer dans le service ;
- distribuer équipements de protection, linge propre et petit matériel ;
- transporter les prélèvements urgents d'un étage à l'autre, de nuit comme de jour.
Un bras articulé surmonte sa base mobile : il ouvre les tiroirs sécurisés, appelle l'ascenseur par liaison sans fil, attend son tour dans un couloir encombré de brancards et de visiteurs. La prouesse n'est pas la vitesse, elle est la tolérance au désordre. Un entrepôt se range au cordeau ; un service hospitalier, jamais. Les portes s'ouvrent sans prévenir, les chariots se déplacent, un patient avance lentement au milieu du passage. Naviguer là-dedans sans heurter personne, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, voilà ce que Diligent a mis des années à fiabiliser.
Le temps qui revient au lit du malade
Plusieurs études hospitalières aboutissent au même constat : une infirmière consacre jusqu'à 30 % de son temps à des tâches sans valeur clinique, courses, recherches de matériel, attentes d'ascenseur. Chaque aller-retour vers la réserve est une minute soustraite au patient, et une interruption de plus dans une journée qui en compte déjà des centaines.
C'est cette fraction que Moxi vient grignoter. Les 575 000 heures économisées ne sont pas une abstraction comptable : ce sont des passages au chevet qui n'ont pas été repoussés, des familles à qui l'on a pu parler, une vigilance moins entamée par l'épuisement. Là où il fonctionne, le robot ne remplace pas l'infirmière, il la décharge du travail de jambes pour lui laisser le travail de présence. Le confort du patient se mesure souvent à cela : quelqu'un qui revient à temps.
L'enjeu dépasse le confort immédiat. La pénurie d'infirmières mine les hôpitaux américains, et l'épuisement nourrit les départs autant que les salaires. Rendre à une soignante une heure par garde, c'est aussi, espère-t-on, lui donner une raison de rester. Diligent vante des établissements où le robot a fait reculer le sentiment de surcharge ; reste à vérifier que l'effet dure une fois la nouveauté passée.
Ce que la machine ne règle pas
Reste à savoir où vont, vraiment, les minutes récupérées. Un robot qui libère un tiers du temps d'une équipe peut servir deux desseins opposés : rendre du souffle aux soignants en place, ou justifier qu'on en embauche moins. La technologie ne tranche pas ; la direction de l'hôpital, oui. Le même outil produit un soin plus humain ou une cadence plus serrée, selon la main qui en fixe l'usage.
Il y a aussi la dépendance. Une flotte de coursiers automatisés devient vite un maillon du circuit logistique : le jour où elle tombe en panne, ou cède à une mise à jour ratée, le service redécouvre dans l'urgence des trajets qu'il avait désappris. Moxi suppose enfin des humains pour le charger, réapprovisionner les tiroirs, le débloquer quand un ascenseur le piège. Il déplace l'effort plus qu'il ne le supprime. Et à 150 000 dollars pièce environ, seuls les grands établissements amortissent l'investissement, ce qui creuse l'écart avec les petites structures rurales déjà sous tension.
Une nouvelle intelligence, un nouveau propriétaire
L'outil change pourtant d'échelle. En octobre 2025, Diligent a dévoilé Moxi 2.0, dont les premières unités doivent rejoindre les hôpitaux au premier semestre 2026. La nouvelle génération embarque la plateforme IGX Thor de Nvidia, soit près de dix fois la puissance de calcul de la précédente, de quoi raisonner, anticiper et s'adapter plus finement à la cohue d'un couloir.
Le 20 janvier 2026, coup de théâtre industriel : Serve Robotics, connu pour ses petits robots livreurs de trottoir, a annoncé le rachat de Diligent pour 29 millions de dollars en actions. L'entreprise veut étendre son intelligence du déplacement physique, du bitume des villes aux couloirs des hôpitaux. Le pari est cohérent, mais il concentre entre quelques mains la logistique automatisée du soin, à l'heure où elle s'installe à peine.
Le vrai indicateur n'est donc pas le compteur de livraisons, si spectaculaire soit-il. C'est ce qu'on fait des minutes rendues. Une machine peut rapporter une poche de soluté ; elle ne décidera jamais si l'infirmière s'en sert pour s'asseoir une minute près d'un malade, ou pour absorber deux patients de plus. Ce choix-là reste entièrement humain, et c'est lui, au fond, qui dira si Moxi a tenu sa promesse.