Knightscope loue un robot vigile sept dollars de l'heure
Un dôme roulant surveille parkings et centres commerciaux jour et nuit, moins cher qu'un gardien. Il rassure autant qu'il enregistre. Que gagne-t-on, au juste, à être gardé ainsi ?
À Mountain View, en Californie, une entreprise nommée Knightscope fabrique des machines qui tiennent de la borne lumineuse montée sur roues. Baptisées « robots de données autonomes », elles pèsent près de cent quatre-vingt-dix kilos, avancent au pas d'un promeneur et tournent sans relâche dans des parkings, des centres commerciaux, des campus d'entreprise. Le modèle le plus répandu, le K5, filme à trois cent soixante degrés, lit les plaques d'immatriculation, mesure la chaleur des corps et compare les visages qu'il croise à une liste de personnes recherchées. Il ne mange pas, ne dort pas, ne réclame pas d'augmentation.
Son argument tient dans un chiffre. Là où un agent de sécurité se paie plusieurs dizaines d'euros de l'heure, Knightscope loue son robot pour environ sept dollars, sous forme d'abonnement. Pas d'achat, pas de maintenance à sa charge : on paie une présence, à l'heure, comme on paierait un service en ligne. Pour le gérant d'une galerie marchande ou le syndic d'une résidence, la promesse est limpide. Une paire d'yeux qui veille sur les lieux que l'on traverse, la nuit surtout, quand le parking se vide et que l'inquiétude monte.
Une présence qui ne dort jamais
La valeur d'un tel objet n'est pas d'arrêter les malfaiteurs, mais de les dissuader. Une silhouette qui roule, filme et clignote signale que le lieu est surveillé, et cette seule enseigne suffit souvent à déplacer le problème ailleurs. Là où une ronde humaine passe toutes les deux heures, le robot ne quitte jamais son poste. Pour qui regagne sa voiture seul à deux heures du matin, la différence n'est pas abstraite : une présence visible, un bouton pour appeler à l'aide, une lumière dans le noir.
L'industrie pousse l'idée vers les grands sites. En novembre 2025, Knightscope a dévoilé le K7, une machine conçue pour patrouiller des kilomètres de clôtures, des entrepôts, des terrains d'infrastructures sensibles, avec un déploiement annoncé pour la seconde moitié de 2026. Le pari est toujours le même : une veille continue et bon marché vaudrait mieux qu'une surveillance humaine forcément intermittente. Le gardien se fatigue, se distrait, prend ses pauses. Le robot, lui, tient la durée.
Pour le commanditaire, le calcul est séduisant. Il ne remplace pas seulement une dépense par une autre, plus faible ; il achète une couverture que le budget d'un vigile de chair ne permettait pas. Un petit parking qui n'aurait jamais eu les moyens d'un agent de nuit peut, désormais, s'offrir une présence permanente. Sur le papier, c'est de la sécurité rendue accessible.
Une sécurité qui se mesure mal
Reste à savoir si ces lieux sont vraiment plus sûrs. La preuve est étonnamment difficile à produire. En 2021, une enquête de la chaîne NBC constatait l'expansion de ces robots à travers les États-Unis pour des résultats tangibles quasi introuvables. À Huntington Park, en Californie, où un K5 patrouillait un parc public, la police interrogée reconnaissait, après deux ans, que l'engin avait surtout servi à documenter les dégradations dont il était lui-même la cible.
Les incidents, eux, sont restés dans les mémoires. En 2016, au centre commercial de Stanford, un robot a renversé un enfant de seize mois et lui a roulé sur le pied. En 2017, l'un d'eux a fini sa course dans le bassin d'un ensemble de bureaux à Washington. En 2019, toujours à Huntington Park, une femme qui tentait de signaler une bagarre en pressant le bouton d'urgence de la machine s'est vu répondre de s'écarter : le bouton n'était pas relié à la police.
Ces mésaventures ne sont pas que cocasses. Elles éclairent un écart : la silhouette rassure, mais elle n'agit pas. Une présence qui observe n'est pas une présence qui secourt. Se sentir gardé sans l'être vraiment, c'est troquer un risque contre une illusion, et parfois baisser la garde au mauvais moment.
Le prix se paie en données
Car cette veille a un coût qui ne figure pas sur la facture. Pour rassurer, le robot enregistre, sans trêve et sans tri. Il ne filme pas le suspect : il filme tout le monde, visages, plaques, signatures thermiques, trajectoires de chacun. Le confort d'être surveillé pour son bien et le désagrément d'être filmé en continu sont la même chose, captés par le même objectif.
Alors les questions ordinaires de la vie privée reviennent, en plus lourd. Où partent ces images, qui les conserve, combien de temps, recoupées avec quoi ? La reconnaissance faciale ne trie pas le passant du recherché : pour reconnaître l'un, elle mesure l'autre. Et un outil déployé pour dissuader le vol peut, sans que rien ne change dans sa mécanique, devenir un instrument pour savoir qui va et vient, à quelle heure, avec qui.
Surtout, celui qui traverse le parking n'a rien choisi. C'est la galerie, l'employeur, la copropriété qui ont signé. Le surveillé, lui, n'a pas donné son accord : il passait par là. La sécurité vendue à l'un se paie en anonymat prélevé sur l'autre, qui n'était pas partie au contrat.
Un marché qui doute de lui-même
Un signe le trahit. En mars 2026, Knightscope, le fabricant de robots, a racheté une société qui fournit des agents de sécurité humains. La machine qui devait remplacer le gardien se vend désormais à côté de lui. L'industrie elle-même semble peu convaincue que le robot, seul, suffise à rassurer, et encore moins à protéger.
Le robot vigile ne remplace donc pas le gardien : il change les termes du marché. Il propose une tranquillité mince, tenace et peu chère, et réclame en échange l'enregistrement continu de quiconque croise sa route. La vraie question n'est pas de savoir si la machine fonctionne, mais qui fixe cet échange, et si ceux qu'elle observe ont jamais été consultés. Entre le confort d'un parking sous l'œil et l'érosion discrète de l'anonymat dans l'espace commun, la ligne est tracée par celui qui souscrit l'abonnement, jamais par celui qui passe.