Western Union prélève six pour cent, le stablecoin veut sa place

Envoyer cent euros au pays coûte encore plus de six pour cent et prend des jours. Le stablecoin promet des secondes et moins d'un pour cent, mais le dernier kilomètre reste à franchir.

Un ouvrier du bâtiment, quelque part dans le Golfe ou en banlieue parisienne, aligne au guichet les billets qu'il vient de retirer. Il en confie deux cents à un employé derrière une vitre, remplit un formulaire, paie sa commission, et sa famille, à Manille ou à Lagos, touchera l'argent dans deux ou trois jours. Chaque mois, la même scène se répète pour des centaines de millions de personnes. Ensemble, elles envoient près de neuf cents milliards de dollars par an vers leur pays d'origine, une somme qui dépasse l'aide publique au développement de la planète entière.

Sur chaque envoi, une part reste au passage. Au troisième trimestre 2025, la Banque mondiale chiffrait le coût moyen d'un transfert international à 6,36 % de la somme. Pour un travailleur qui envoie deux cents euros, ce sont douze ou treize euros évaporés en frais, avant même que le premier centime n'arrive. C'est cette marge, patiemment prélevée depuis des décennies par une poignée d'opérateurs, que les stablecoins entendent grignoter.

Des secondes au lieu de trois jours

Un stablecoin est un jeton numérique adossé à une monnaie réelle, le plus souvent le dollar, qui circule sur une chaîne publique sans passer par le réseau bancaire classique. Là où un virement international traverse plusieurs banques correspondantes, chacune prenant son délai et sa dîme, le stablecoin va d'un portefeuille à l'autre en quelques minutes, à toute heure, week-end compris. Un transfert d'un téléphone au Brésil vers un téléphone au Kenya se règle le temps d'un café.

Le coût suit la même pente. Sur les circuits en stablecoin, les frais tombent souvent sous le pour cent, contre plus de six pour un transfert en espèces et près de cinq pour sa version numérique classique. Pour une famille qui vit de ces envois, l'écart n'a rien de théorique : c'est un repas de plus sur la table, un cartable, une consultation. La rapidité, elle, change autre chose encore. L'argent qui arrive le soir même, quand l'urgence ne peut pas attendre trois jours ouvrés, rend au destinataire une marge de manœuvre que le guichet lui refusait.

Là où la monnaie fond, l'adoption grimpe

Ce n'est pas un hasard si ces outils s'installent d'abord là où la monnaie locale s'effrite. En Argentine, où l'inflation a dépassé 200 % sur la seule année 2023, les stablecoins représentent près de 62 % des transactions en cryptomonnaie, la part la plus élevée au monde. Au Nigeria, dont la devise a perdu environ 70 % de sa valeur face au dollar entre 2023 et 2025, le marché pèse déjà des dizaines de milliards par an.

Pour un pigiste de Buenos Aires ou un commerçant de Lagos, convertir ses pesos ou ses nairas en dollars numériques n'a rien d'une posture. C'est la différence entre garder son épargne et la voir fondre de moitié en douze mois. Recevoir de l'argent du pays et le conserver dans une monnaie qui ne se dévalue pas la nuit, c'est reprendre un peu la main sur un budget que l'économie locale rognait sans relâche. Le cabinet S&P Global estime que les avoirs en stablecoins pourraient atteindre 730 milliards de dollars dans quarante-cinq pays émergents.

Le dernier kilomètre reste en liquide

La promesse a pourtant un point aveugle, et il se trouve à la toute fin du parcours. Recevoir des dollars numériques est une chose, les dépenser en est une autre. Le loyer, le marché, l'école se paient en monnaie locale, en liquide le plus souvent. Il faut donc reconvertir le jeton, et c'est là, au « dernier kilomètre », que les frais et les lenteurs reviennent par la fenêtre. Là où le stablecoin fait miroiter la vitesse, dans les pays les plus fragiles, c'est justement l'étape où beaucoup de projets calent.

Cette dernière conversion suppose aussi un équipement que tout le monde n'a pas : un téléphone, une connexion fiable, un portefeuille numérique et la maîtrise nécessaire pour s'en servir sans se faire piéger. Le bureau de change qui rachète les jetons prend sa commission, fixe son taux, et redevient le guichet que l'on croyait avoir contourné. L'autonomie promise s'arrête où recommence la file d'attente.

Restent les risques propres à l'outil. Un stablecoin n'est stable que tant que son émetteur tient ses réserves ; il est déjà arrivé que le jeton décroche brièvement de son dollar. Et l'argent que l'on garde soi-même, sans banque, on peut aussi le perdre soi-même : un mot de passe égaré, une clé oubliée, et l'épargne s'évanouit sans service après-vente. La liberté de se passer d'intermédiaire est aussi la charge de tout assumer seul.

Les géants du guichet contre-attaquent

Les opérateurs historiques l'ont compris. Plutôt que d'attendre l'érosion, ils s'invitent sur le terrain. Visa a commencé à intégrer le règlement en stablecoin à son réseau de cartes ; Mastercard a annoncé une prise en charge de bout en bout, jusqu'aux transferts sur chaîne. Les enseignes qui prélevaient la commission cherchent désormais à la prélever autrement, sur les mêmes rails qu'on présentait comme leur rival.

Pour celui qui envoie, la bataille se lit à une seule ligne : le pourcentage retenu sur son virement. La Banque mondiale note d'ailleurs que ce coût moyen recule lentement, poussé vers le bas par la concurrence numérique. Que la pression vienne d'un jeton sur blockchain ou d'un nouveau service bancaire importe moins que le résultat au bout : ce qui reste, chaque mois, dans l'enveloppe qui arrive au pays.

Le stablecoin ne supprime donc pas l'intermédiaire, il le déplace et, pour l'instant, l'allège. Là où une connexion, un portefeuille et un bureau de change fiable existent, il rend au migrant et à sa famille du temps et quelques points de pourcentage, ce qui, sur un salaire modeste, n'est pas rien. Là où ces conditions manquent, la promesse s'arrête au seuil du village, en attendant le liquide. La vraie question n'est plus de savoir si l'argent peut voyager en secondes, mais qui, à l'arrivée, tiendra encore le guichet.