Vos stablecoins rapportent 4 %, la loi interdit qu'on vous les verse

Près de 300 milliards de dollars dorment en stablecoins et rapportent du 4 %. Une loi américaine décide qui touche ces intérêts, pendant qu'une industrie cherche déjà la faille.

Fin mars 2026, près de trois cents milliards de dollars dormaient dans des stablecoins, ces jetons numériques adossés au dollar qui circulent sur les blockchains. Chaque jeton est censé valoir un dollar, garanti par un dollar bien réel placé quelque part, le plus souvent en bons du Trésor américain. Et ces réserves rapportent : au taux actuel, autour de quatre à cinq pour cent l'an. Reste à savoir dans quelle poche tombe cet argent.

Jusqu'ici, la réponse était limpide : pas la vôtre. L'émetteur du jeton encaisse les intérêts de ses réserves et les conserve. Tether et Circle, qui dominent le marché, ont bâti des fortunes sur ce principe : vous leur confiez vos dollars, ils les placent, ils empochent le rendement, et vous recevez en échange un jeton qui vaut toujours un dollar, ni plus ni moins. En 2026, une loi américaine a gravé cet arrangement dans le marbre. Aussitôt, toute une industrie s'est mise à en chercher la faille.

Une loi qui interdit qu'on vous paie

Adoptée à l'été 2025, la loi dite GENIUS a donné aux États-Unis un premier cadre pour les stablecoins de paiement. Parmi ses règles, une interdiction tranchante : un émetteur en règle ne peut verser ni intérêt, ni rendement, ni récompense aux détenteurs de ses jetons. En clair, votre stablecoin a le droit de valoir un dollar, jamais de vous rapporter quoi que ce soit.

Cette interdiction n'est pas tombée du ciel. Les banques l'ont réclamée, et on les comprend. Si un jeton numérique garanti par l'État pouvait à la fois servir de moyen de paiement et rapporter du quatre pour cent, pourquoi laisser son argent sur un compte courant qui ne rémunère rien ? La crainte d'une fuite des dépôts vers ces dollars numériques a pesé lourd. En 2026, le régulateur des banques américaines a d'ailleurs proposé des règles d'application sévères pour refermer la moindre échappatoire.

Le secteur des cryptomonnaies, lui, y voit une manœuvre d'acteurs en place : interdire au stablecoin de payer, ce serait protéger la rente des banques contre un produit plus avantageux pour l'épargnant. Le débat est moins technique qu'il n'y paraît. Il porte sur une question simple : à qui appartiennent les intérêts produits par votre propre argent ?

La faille, et les jetons qui rapportent

La loi interdit à l'émetteur de payer. Elle reste muette sur ce que peut faire un tiers. C'est dans cet interstice qu'une nouvelle catégorie a explosé : les stablecoins à rendement. Le montage est simple. Un jeton de base, conforme et sans intérêt, sert de socle ; à côté, un jeton frère ou une enveloppe capte le rendement des réserves et le reverse à celui qui le détient.

La croissance est spectaculaire. Fin mars 2026, ces stablecoins porteurs de rendement pesaient près de vingt-trois milliards de dollars, soit 7,4 % du marché total, après avoir progressé quinze fois plus vite que l'ensemble du secteur sur six mois. Au premier trimestre, ils ont concentré plus de la moitié de la croissance nette du marché.

Les formes varient. Le jeton USDY d'Ondo place l'argent en bons du Trésor et en reverse le rendement en faisant monter, jour après jour, la valeur de rachat du jeton ; il est structuré comme un titre financier régulé. Le protocole Sky redistribue son surplus à ceux qui bloquent leurs jetons dans un module d'épargne. D'autres, comme Ethena, vont chercher un rendement à deux chiffres dans des stratégies de marché plus aventureuses. Trois manières de répondre à la même envie : que l'argent immobile cesse de l'être.

Ce que change un dollar qui travaille

Pour qui détient des dollars sans les dépenser, le bénéfice saute aux yeux. Un compte courant classique ne paie rien, ou presque ; un billet sous le matelas perd un peu chaque année à l'inflation. Un stablecoin à rendement, lui, fait fructifier la somme sans qu'on ait à la déplacer, à la placer activement, ni à passer par un guichet. L'argent travaille pendant qu'on dort, et l'on garde la liberté de le dépenser à la seconde.

Cette commodité compte d'autant plus là où la monnaie locale est fragile. Pour un travailleur d'Amérique latine ou d'Afrique qui épargne en dollars afin de se protéger de l'inflation, toucher quatre ou cinq pour cent sur cette épargne, depuis un téléphone, sans compte bancaire américain, n'a rien d'anecdotique. C'est, concrètement, récupérer des intérêts qui revenaient hier à un émetteur ou à une banque. Le rendement n'est pas créé, il change simplement de poche.

Le prix discret du rendement

Mais un dollar qui rapporte n'est plus tout à fait un dollar tranquille. D'abord parce que ces jetons ne sont pas des dépôts : aucune garantie publique ne les protège si l'émetteur fait défaut. Là où un compte bancaire est assuré jusqu'à un certain montant, un stablecoin à rendement repose entièrement sur la solidité de celui qui le gère et sur la qualité de ses réserves.

Ensuite parce que tous les rendements ne se valent pas. Celui d'Ondo vient de bons du Trésor, parmi les actifs les plus sûrs qui soient. Celui d'Ethena vient d'une stratégie de marché qui peut, en période défavorable, se retourner ; le protocole tient un fonds d'assurance, soixante et un millions de dollars en mars contre cinq milliards et demi de jetons en circulation, précisément parce que le pire reste possible. Un taux à deux chiffres n'est jamais gratuit : il rémunère un risque, qu'on le voie ou non.

Enfin parce que tout cet édifice tient sur un interstice juridique. Ce que la loi a interdit d'un côté, elle le tolère de l'autre faute de l'avoir prévu. Les banques poussent pour refermer la faille ; rien ne dit que le montage d'aujourd'hui survivra au régulateur de demain. Construire son épargne sur une zone grise, c'est accepter qu'elle puisse se rétrécir sans prévenir.

Au fond, la bataille ne porte pas sur la technologie, mais sur une vieille question d'argent : qui touche les intérêts de la somme que vous laissez dormir ? Pendant des décennies, la réponse allait de soi, c'était la banque, puis l'émetteur du jeton. Pour la première fois, l'épargnant peut réclamer sa part. Reste à savoir s'il mesure ce qu'il accepte en échange, et combien de temps la loi laissera la fenêtre ouverte.