Votre stablecoin rapporte 4 %, mais pas à vous

Les dollars numériques que vous détenez dorment dans des bons du Trésor qui rapportent près de 4 %. Depuis une loi de 2025, cet intérêt revient à l'émetteur, jamais à vous.

Un stablecoin tient une promesse simple : un dollar numérique qui vaut toujours un dollar. Ce qu'il ne dit pas, c'est où dort le vrai dollar pendant ce temps. Il est placé, le plus souvent en bons du Trésor américain à court terme, et ces titres rapportent aujourd'hui près de 4 % par an. Cet intérêt existe bel et bien. Il ne vous revient simplement jamais.

Sur un marché qui dépasse désormais 200 milliards de dollars, la somme est colossale, et elle reste intégralement chez l'émetteur. Depuis le GENIUS Act, première loi fédérale américaine sur les stablecoins, signée le 18 juillet 2025, ce n'est plus un oubli mais une règle : un émetteur a interdiction de verser le moindre intérêt à ceux qui détiennent sa monnaie. L'argent que vous gardez est stérile par construction. La vraie question que pose cette mécanique est moins technique que domestique : à qui revient le loyer de cet argent ?

Une loi qui rend l'argent volontairement stérile

Le texte impose deux choses. D'abord une réserve adossée à chaque jeton émis, au moins à un pour un, en liquidités ou en titres d'État très liquides. Ensuite, l'interdiction faite à l'émetteur de rémunérer le porteur. Le raisonnement n'est pas crypto, il est bancaire : si un dollar numérique se mettait à payer un intérêt, il deviendrait un compte d'épargne déguisé, et les dépôts pourraient fuir les banques vers ces jetons. Les banques défendent donc une prohibition stricte.

L'argument se discute. Une analyse de la Maison-Blanche, publiée en avril 2026, estime qu'une interdiction totale du rendement sur stablecoins n'augmenterait le crédit bancaire global que de 2,1 milliards de dollars, soit 0,02 %, pour un coût net de bien-être proche de 800 millions de dollars par an. Coinbase plaide de son côté que la rémunération est le cœur de la concurrence dans les paiements. Le débat n'est pas tranché : le Trésor finalise les règles d'application en 2026, et l'OCC, le régulateur des banques nationales, a proposé d'encadrer jusqu'aux « récompenses » versées par les plateformes.

Car la loi laisse une brèche. Elle vise l'émetteur, pas forcément la plateforme d'échange ou le protocole de prêt où l'on dépose ensuite ses jetons. Déposer un stablecoin dans un produit d'épargne d'une plateforme, ou chez un affilié, peut encore produire un rendement. C'est précisément cette zone grise que les banques veulent refermer.

Les fonds tokenisés, la réponse de Wall Street

Puisqu'un stablecoin ne peut pas payer, l'industrie a fabriqué autre chose qui, légalement, le peut. Ce sont les fonds monétaires tokenisés et les jetons à rendement intégré : des parts de fonds investis en bons du Trésor, mais émises sur une blockchain et transférables comme un jeton. BlackRock en est le visage. Son fonds BUIDL approche les 2,5 milliards de dollars, et le gestionnaire a déposé le 8 mai 2026 deux nouveaux véhicules tokenisés ; JPMorgan a suivi quelques jours plus tard.

D'autres acteurs vont plus loin et font ressembler ces parts à de la monnaie. L'USDY d'Ondo, le jeton USDM ou l'USYC de Hashnote, racheté par Circle, reversent l'intérêt des titres sous-jacents directement dans le portefeuille du détenteur, parfois par un ajustement quotidien du solde. Le marché de ces bons du Trésor tokenisés dépasse 7 milliards de dollars, et l'ensemble des actifs réels portés sur chaîne a franchi les 30 milliards, en hausse d'environ 410 % depuis le début de 2025. Le rendement qui s'évaporait revient cette fois au porteur.

Ce que change un dollar qui travaille

Pour qui détient, la différence est concrète. La trésorerie d'une entreprise, l'épargne d'un particulier, les fonds en attente d'un investisseur : tout cet argent immobile peut désormais rester liquide tout en produisant un revenu, sans heure de fermeture ni jour férié. On déplace ces parts d'un portefeuille à l'autre comme on enverrait un message, et elles continuent de rapporter pendant le transit. C'est la promesse d'un dollar qui ne dort plus, qui reste sous votre main au lieu de financer la marge d'un intermédiaire.

Cette autonomie n'est pas une vue de l'esprit. Elle revient à récupérer un revenu qui, jusqu'ici, partait ailleurs par simple inertie réglementaire. Pour une entreprise qui garde en permanence des millions en réserve de paiement, quelques points de rendement annuel changent l'équation.

Le prix du rendement

Reste que ces jetons ne sont pas de la monnaie. Ce sont des titres financiers, et la SEC l'a rappelé sans ambiguïté dans un avis de janvier 2026 : porter un titre sur une blockchain ne le soustrait à aucune obligation du droit des valeurs mobilières. La nuance n'est pas juridique pour rien. Elle dessine la frontière entre ce que l'on dépense et ce que l'on investit.

Les conséquences sont tangibles. L'accès passe par une vérification d'identité, et nombre de ces produits restent fermés au grand public américain ou réservés aux investisseurs qualifiés ; l'USDM, par exemple, est interdit aux résidents américains. Le rachat n'est pas instantané partout, il obéit à des horaires et à des seuils. Ces parts ne sont pas garanties par l'assurance des dépôts, et leur valeur peut décrocher en cas de tension sur la liquidité. Surtout, on dépend de l'émetteur du fonds et de son dépositaire pour que la part vaille bien ce qu'elle promet. La simplicité d'un jeton qui « vaut toujours un dollar » s'échange contre un produit qui exige qu'on en lise les conditions.

L'épisode redessine en silence une vieille ligne de partage : faut-il que l'argent posé dans une poche rapporte, et qui décide de la réponse ? Le stablecoin a tranché par la loi, en gelant cette question. Les fonds tokenisés la rouvrent, mais réservent encore la réponse à ceux qui passent le contrôle. La technologie sait désormais faire travailler un dollar numérique en restant liquide ; il reste à savoir si ce privilège descendra jusqu'au portefeuille ordinaire, ou s'arrêtera au seuil des grands comptes.