Vendre son électricité solaire au voisin plutôt qu'au réseau
En Australie, le réseau ne paie presque plus le surplus solaire de midi. Des foyers le revendent alors à leurs voisins, transaction par transaction, sur une blockchain.
En 2026, dans plusieurs États australiens, un panneau solaire qui renvoie son surplus vers le réseau entre 10 heures et 15 heures ne rapporte presque plus rien à son propriétaire. Le tarif de rachat, ce que l'opérateur paie pour l'électricité injectée, est tombé à quelques centimes, parfois à zéro en pleine journée. Dans certaines zones, le distributeur facture même cette injection : il faut désormais payer pour donner son courant au moment où tout le monde en produit.
Le paradoxe est celui d'un succès. Plus de 4,3 millions de foyers australiens ont posé des panneaux sur leur toit, et à midi, quand le soleil tape, ils produisent tous en même temps. Le réseau croule sous une électricité dont il n'a pas l'usage à cette heure, et son prix de gros s'effondre. D'où une question simple pour qui a investi dans son toit : à qui vendre un électron que le réseau ne veut plus payer ? Une réponse, expérimentée depuis quelques années, prend aujourd'hui tout son sens : au voisin.
Quand revendre au réseau ne paie plus
Le tarif de rachat obéit à la loi de l'offre et de la demande. Quand quelques toits seulement produisaient, leur surplus se vendait cher. Aujourd'hui qu'ils sont des millions à exporter aux mêmes heures, ce surplus inonde le réseau et sa valeur s'effondre. Plusieurs fournisseurs australiens sont passés au modèle dit de l'« éponge solaire » : ils ne paient l'injection qu'en dehors de la fenêtre de midi, quand le courant manque vraiment.
Pour le foyer équipé, le calcul se renverse. Le panneau continue de produire, mais l'électricité qu'il déverse à 13 heures ne rembourse plus l'investissement. Pire, certains réseaux de distribution facturent désormais l'export aux heures de pointe solaire, pour éviter de saturer leurs lignes. Le surplus, autrefois une petite rente, devient une charge. C'est ce basculement, et non une prouesse technique, qui rend soudain crédible une idée plus ancienne : et si l'on vendait directement à quelqu'un qui, lui, consomme à cette heure-là ?
Un marché d'électricité à l'échelle de la rue
Le principe est limpide. Mon voisin travaille à domicile, il fait tourner sa climatisation à midi pendant que mon toit déborde. Plutôt que de céder mon surplus au réseau pour rien et qu'il l'achète au prix fort à son fournisseur, nous convenons d'un prix intermédiaire. Lui paie moins cher que le tarif de détail, je touche plus que le tarif de rachat. Reste à mesurer, à facturer et à régler ces micro-échanges, des centaines par jour, entre des inconnus qui ne se font pas spécialement confiance.
C'est là qu'intervient la blockchain. Chaque compteur communicant déclare, à intervalle régulier, ce qu'il a produit et consommé. Un contrat intelligent rapproche les surplus des besoins, fixe le prix selon des règles convenues d'avance et inscrit chaque transaction dans un registre que personne ne peut réécrire seul. L'électron, lui, emprunte les fils existants : ce n'est pas l'énergie qui circule sur la blockchain, mais sa comptabilité.
L'entreprise australienne Powerledger fait partie des pionnières. Dans le cadre du projet RENeW Nexus, soutenu par le gouvernement australien autour de Perth, une quarantaine de foyers de Fremantle ont échangé leur solaire de pair à pair via le réseau et leur fournisseur habituel. La plateforme revendique aujourd'hui près de 50 000 transactions par mois et plusieurs mégawattheures d'énergie renouvelable suivis à la trace. Un autre essai relie 36 foyers autour d'une batterie partagée de 670 kilowattheures, qui sert de tampon entre ceux qui produisent et ceux qui tirent.
Ce que le voisin rachète vraiment
Le gain n'est pas spectaculaire, il est concret. Dans un de ces marchés locaux, les foyers producteurs ont allégé leur facture d'environ 11,7 %, soit quelques dizaines de centimes par jour, simplement en vendant leur surplus un peu mieux que le tarif de rachat. Pris isolément, c'est modeste. Étalé sur une année et sur un quartier entier, l'effet compose, et il change la nature de ce qu'on possède sur son toit.
Car au-delà des centimes, ce que ces échanges restituent, c'est une prise sur sa propre énergie. Le foyer ne subit plus un tarif décidé ailleurs : il participe à un petit marché dont les règles sont lisibles, où son surplus retrouve une valeur parce qu'un voisin en a besoin au même instant. L'électricité, bien le plus abstrait qui soit, redevient une affaire de proximité, presque de voisinage, avec des contreparties identifiables à quelques rues.
L'autonomie reste branchée au réseau
Reste à ne pas confondre cette autonomie avec une indépendance. L'électron passe toujours par les câbles du distributeur, qui prélève sa part au passage : sans accès au réseau physique, pas d'échange entre voisins. Le pair-à-pair solaire ne coupe pas le cordon, il en renégocie les termes. Et il dépend d'une autorisation réglementaire qui, dans la plupart des pays, n'existe pas encore : la majorité des réalisations restent des projets pilotes, cantonnés à des zones où le régulateur a ouvert une brèche.
S'ajoute la dépendance à la plateforme elle-même. Le registre est partagé, mais le logiciel qui orchestre les échanges, fixe les règles et émet son jeton appartient à une société privée. Le voisinage gagne en transparence ce qu'il cède en simplicité : il faut un compteur communicant, une application, une confiance dans le code. Pour beaucoup de foyers, troquer un fournisseur unique contre un marché à surveiller n'a rien d'un allègement.
L'intérêt du modèle se mesurera donc moins à la prouesse qu'à sa banalisation. Tant que le surplus solaire valait quelque chose pour le réseau, vendre au voisin restait un jeu d'ingénieurs. Maintenant que ce surplus ne vaut plus rien à midi, l'idée cesse d'être une curiosité pour devenir une réponse rationnelle. Le toit qui produit n'a pas changé ; c'est le réseau, en cessant de payer, qui vient de rendre le voisin intéressant.